J’ai toujours aimé les chats, probablement parce que je n’ai jamais eu de chien. Si j’avais connu la dévotion d’un chien, l’indépendance du chat m’aurait assurément déçue.
En fait, on a eu un chien pendant quelques semaines à la maison familiale, peut-être quelques mois, je ne me souviens plus très bien comment l’histoire a commencé ni comment elle s’est terminée. Une petite chienne beige qui s’appelait Jenny. Aucune idée de pourquoi elle portait ce nom non plus. Je garde seulement deux souvenirs de Jenny : elle pissait partout et mon père était frustré fois 1000. Il revenait de travailler, elle était excitée de le voir, elle pissait systématiquement d’excitation et mon père sacrait systématiquement aussi. La joie!
L’autre souvenir, j’en porte encore la cicatrice. C’était l’été, je faisais la vaisselle, seule dans la maison, mes parents étaient partis faire une marche avec mon frère. Nous avions mangé des T-bones pour souper et comme ma mère les faisait cuire au four, il restait du « jus » sur la plaque. Rendue à laver la plaque pleine de « bon jus » de steak, je repense à Jenny qui gruge son os sur le balcon d’en avant et j’ai l’idée du siècle : tremper son os dans le jus de steak avant de laver la plaque, ça va être tellement meilleur pour elle.
Qu’est-ce qui pourrait mal aller, hein?
Comme de raison, Jenny n’a pas digéré que je veuille lui prendre son os, elle a grogné, je l’ai ignorée, j’ai agrippé son os et elle a agrippé mon index de la main droite. Comment on dit ça? Un prêté pour un rendu? J’ai hurlé ma vie en levant mon bras droit, excepté qu’au lieu d’améliorer la situation, je l’ai juste empiré. Jenny avait planté son croc tellement fort dans mon doigt, que la chienne pendait dans le vide, au bout de mon doigt! J’ai donné 2-3 élans à mon bras avant que la chienne décroche et revole en bas des 5 marches du perron.
Je repense à cette histoire de temps en temps parce que la cicatrice au bout de mon index est encore visible et qu’elle me rappelle qu’il ne faut jamais enlever un « os » à un « chien » à moins d’être prête à me faire mordre. Une leçon qui m’a servie toute ma vie…
Je n’ai plus jamais eu de chien à moi, même si j’aurais vraiment aimé ça. Le moment n’était jamais bon, j’ai toujours repoussé à plus tard, et le jour n’est jamais venu.
Pour les chats, c’est une autre histoire. J’ai eu mon premier à 25 ans et j’ai eu des chats jusqu’à l’année dernière, en continu. Leur côté indépendant me plait, tout comme leur côté entêté quand ils réclament de l’attention ou des caresses, c’est impossible de les ignorer! J’aime aussi leur ronronnement qui part comme un moteur quand ils sont bien, et j’admire leur habileté à marcher comme des funambules et à sauter des distances incroyables…
Mais leur qualité qui m’interpelle le plus est leur capacité à retomber sur leurs pattes. Il suffit de regarder une vidéo d’un chat qui tombe, au ralenti, pour voir la dynamique incroyable qui fait en sorte qu’il va effectivement tomber sur ses 4 pattes.
Ce n’est pas pour rien que cette caractéristique propre aux félins m’intrigue autant. Je vois un peu de moi dans cette agilité complètement explicable et en même temps magique.
Inné ou acquis?
Depuis que je suis toute petite, je suis habitée par quelque chose qui me pousse à retomber sur mes pattes. C’est ma grande spécialité. Ne jamais rester à terre, toujours me relever. J’ai vraiment fait ça toute ma vie.
Petite, je priais beaucoup. Merci à ma grand-mère ultra religieuse qui faisait son chapelet 6 fois par jour et qui allait à l’église comme on va au dépanneur. Elle m’a bourré la tête bien comme il faut d’un Dieu bienveillant qui veillait sur moi et qu’en le priant, il m’écouterait. Donc, je priais tous les jours et j’avais toujours les deux mêmes demandes de base : 1- svp, faites que ma mère m’aime. 2- svp, empêchez-moi de la haïr.
Je trouvais insupportable l’idée que mon amour pour elle soit entaché par ce qu’elle me faisait subir. Je sentais le ressentiment en moi, je vibrais souvent de colère devant les injustices dont j’étais victime, mais je ne m’autorisais pas à aller au bout de ces sentiments, je les réprimais dès qu’ils apparaissaient, à grands coups de prières devant l’image de Jésus que ma grand-mère m’avait donnée. Faites qu’elle m’aime un jour. Faites que je continue de l’aimer en attendant...
Alors, presque tous les jours, je me levais avec la détermination de 1- ne provoquer ma mère d’aucune façon et 2- d’oublier hier, parce qu’aujourd’hui sera enfin une bonne journée.
Chaque soir, je me rendais compte que c’est impossible de ne pas provoquer ma mère parce qu’elle est une bombe à retardement, une grenade dégoupillée, et que tu ne sais jamais quand elle va exploser ni quel détail banal va déclencher sa colère. Un rien suffisait, et des riens, il y en avait presque tous les jours.
Recommencer, encore
L’autre chose que je constatais, c’est que non, la journée n’avait pas été bonne, non, Jésus n’avait pas encore répondu à mes demandes, tous mes hiers se ressemblaient.
Pourtant, tous les jours, je me levais avec la détermination d’un chat qui ignore le monde autour juste parce qu’il le peut.
Ce n’était surement pas aussi clair ni aussi volontaire que je le laisse entendre. Mais ma pensée, ma détermination, ma capacité à me relever sont des réflexes, je n’ai pas de mérite. Je suis codée comme ça. Je sais juste qu’à travers toute la peur que je ressentais au quotidien, j’étais sincèrement convaincue que je viendrais à bout de ma mère. Que LE jour arrivait, qu’un jour ça irait mieux. Je retombais donc sur mes pattes, je n’ai jamais abandonné une seule fois.
Deux soeurs, deux solitudes
Ma sœur a quitté la maison à 14 ans, après plusieurs fugues, après des confrontations monstres et dans le chaos le plus total. Elle avait en elle la fibre rebelle, sa rébellion l’a soustraite des griffes de ma mère et a mis fin à ses mauvais traitements.
Nous n’étions pas proches (je n’ai jamais compris pourquoi) et même si on compatissait à l’intérieur de nous, l’une pour l’autre, on n’était pas du genre à se coller et à s’encourager. C’était plus la politique du chacun pour soi, sauve ta peau si tu peux, conséquence de la politique diviser pour mieux régner de notre mère. Donc elle, elle avait des couteaux dans les yeux en permanence, et ça m’épouvantait. Plus elle s’affirmait, plus je m’effaçais. Je ne comprenais rien à son attitude, c’était tellement illogique dans ma tête. Fuck, quand maman est en colère, tu ne la provoques pas! Tu baisses les yeux, tu regardes à terre, tu dis oui, non, tu dis ce qu’elle veut entendre. Point.
Ma sœur s’est donc enfuie pour ne plus jamais revenir un beau jour d’été, j’avais 10 ans et je priais moins. J’avais vieilli un peu, Jésus avait moins d’emprise sur moi. Mais mon attitude n’a pas changé pour autant. J’étais même encore plus déterminée que jamais à ne pas me rebeller comme ma sœur. La visite de la travailleuse sociale à mes parents a été une des pires humiliations de ma mère et j’ai payé pour pendant des années. Jamais je ne ferais la même chose, peu importe ce qui m’arriverait.
Endurance
J’ai tout enduré. Je ne sais honnêtement pas comment j’ai fait. Quand je « relis » ma vie dans ma tête, comme si c’était un livre, la « lectrice » que je suis se dit : à 16 ans cette fille est dans la rue, avec un pimp et une aiguille dans le bras… Et je n’ai jamais pu m’expliquer pourquoi ce scénario ne s’est pas produit, sinon qu’il n’était pas question pour moi d’abandonner ni de dévier du chemin bien droit que je voulais suivre.
J’ai tenu bon jusqu’au jour où je me suis rendu compte que j’avais 18 ans et que je pouvais partir sans travailleur social, sans appel à la police, sans aucune emprise légale sur moi. Ce n’était même pas planifié, on a eu une grosse (cataclysmique) chicane et c’est là que j’ai réalisé que je pouvais y mettre fin en quittant la maison, que j’avais enfin ce droit, que j’avais respecté ma parole.
Depuis, j’ai rencontré d’autres défis sur lesquels je reviendrai une autre fois et encore là, malgré tout, je suis retombée sur mes pattes presque systématiquement.
Cette année, c’est différent. J’ai perdu la plupart de mes repères et je traine de la patte. Le confinement, la distanciation sociale, les risques sur la santé, les difficultés financières, la méfiance des gens, les clans des pour et des contres, la méchanceté généralisée sur les réseaux sociaux, les mauvaises nouvelles qui se sont accumulées comme jamais, je ne suis pas la seule à en être affectée. Mais j’ai tellement l’habitude de rebondir que je m’inquiète pour ces mois difficiles qui nous attendent encore : et si mon mécanisme s’était usé à force de servir et ne fonctionnait plus?